Remonter vers l’amont
Et si, pour préserver la vie, il nous fallait remonter à la source de nos comportements ? À partir du parcours symbolique du Jourdain et du dialogue entre Jésus et la Samaritaine, Stéphane Lavignotte nous invite à réfléchir à notre responsabilité face à la crise écologique. Entre spiritualité et engagement concret, il nous propose de repenser nos modes de vie pour prendre soin de la nature, des autres et de notre maison commune.
Pour tout cours d'eau, tout fleuve, il y a un amont et un aval. L'eau coule dans un sens, l'eau vient d'un endroit, l'amont, et elle va vers un autre endroit, l'aval, éventuellement en rejoignant ou étant rejoint par d'autres cours d'eau, toujours vers une mer.
L'histoire du peuple juif – puis de Jésus – s'organise symboliquement autour du Jourdain. Le Jourdain coule des montagnes du Liban, dans la direction de l'Egypte, la mer morte, une mer salée, dans laquelle on a l'impression que rien ne vit. Très symboliquement, le peuple d'Israël fait régulièrement le chemin inverse.
Abraham va se réfugier en l'Egypte mais ensuite il doit remonter vers le Jourdain s'il veut sauver sa vie et son couple. Le peuple d'Israël, sous la conduite de Moïse puis Josué vont quitter Egypte et remonter le Jourdain. Du Sud vers le nord, de la mer morte vers la source du fleuve. De la mort, de l'esclavage, vers la vie, vers la renaissance.
En Jean 4,1-14 quand Jésus demande de l’eau à la Samaritaine, il va de Judée, au sud, à la Galilée, au nord, remonte en parallèle du Jourdain de l’aval vers l’amont.
De l'aval, vers l'amont, Comme humains, nous aimerions toujours faire ce chemin. Quitter l'aval quand il est pour nous mer morte, mortifère, remonter le fil de notre vie pour retrouver la source de vie.
Mais dans la réalité biologique de nos vies humaines, nous sommes pourtant toujours en amont et en aval. Nous sommes et nous serons toujours en aval du fleuve. Nos corps reçoivent l’eau, ils en sont composés à 60 à 65 %. Nous n'en avons pas, nous mourons. Nos corps sont comme les mers qui reçoivent l'eau après son chemin. Nous sommes en aval, et nos vies dépendent de cette eau qui arrive vers nous, et de l'état dans laquelle elle nous arrive. Aujourd'hui, 884 millions de personnes n'ont pas accès à une eau sanitairement sûre. Dans les pays du sud, une maladie sur cinq chez les moins de 13 ans est liée à cette eau malpropres.
Nous sommes aussi en amont. La qualité et la quantité de cette eau dépend de nous. C'est nous qui sommes le long du fleuve, le long du chemin de l'eau, et - le long de son chemin - on la pollue, la consomme, on la pompe, et faisons que plus bas, ensuite, en aval, il en reste assez ou pas, et assez propre - ou pas - pour les autres.
Au temps des Hébreux, de Jésus, les populations n'y étaient pas pour grand chose si l'eau de la mer morte était plus ou moins salée. Leur activité en amont n'avait guère de conséquences. Ils étaient moins en amont, responsable des pollutions. Mais aujourd'hui, c'est différent.
Comme la mer d'Aral et le lac Tchad, la mer Morte a perdu, ces cinquante dernières années, le tiers de sa superficie. La mer morte reçoit de moins en moins d'eau, car le Jourdain, son seul approvisionnement, est pompée pour l'agriculture sur son chemin.
De la mort vers la vie
Comme le peuple d'Israël, nous sommes invités, à aller de la mort vers la vie, de ce qu'il y a de stérile, vers ce qu'il y a de vivant. C'est ce message qui se revit dans la résurrection de Jésus-Christ, où la mort est vaincue, et c'est la vie qui prend le dessus.
Mais nous ne pouvons plus nous contenter de quitter le désert, de quitter la mer morte, de quitter l'aval.
Nous l'avons dit, avec l'eau, nous sommes en amont et en aval, car l'eau est telle qu'elle est transformée par nos comportements (amont) et en même temps nous vivons de l'eau (aval).
Il en est de même pour tous les problèmes d'environnement. Les rejets de gaz carboniques de nos consommations – transports, transports de nos aliments, consommation de nos chauffages – se retrouvent, par exemple, dans une atmosphère qui est partout. Ce gaz carbonique provoque une crise climatique qui concerne toute la planète. Ces conséquences - l'aval de nos comportement - sont partout comme on l’a vu cet été. Et nos façons de consommer l'eau, l'atmosphère, la nature, risquent de transformer tout en mer morte.
Aller de l'aval, de la mer morte, vers l'amont, le Jourdain, ce n'est plus se déplacer géographiquement, c'est se déplacer ici, sur place, là où nous sommes : c'est remonter en amont dans nos façons d'agir, de vivre, de consommer. C’est des choses simples comme certaines faites dans nos Fraternités ou nos paroisses. Pour les repas ou le café, utiliser de la vraie vaisselle ou des écocup et pas du jetable. Avoir des bacs de jardinage et planter des arbres dans la cour. Réfléchir à des travaux pour isoler nos bâtiments et voir si on peut sortir du chauffage au gaz ou au fuel.
Aller plus haut
Symboliquement, aller en amont, c'est remonter, aller plus haut.
Plus haut peut-être dans les responsabilités. Celles des dirigeants politiques qui oublient les politiques pour le climat une fois que la canicule est passée. Celle des multinationales qui font passer les dividendes avant la leurs émissions de gaz à effets de serre. Celle des des 10 % les riches qui sont responsables de 50 % de ces émissions.
Remonter - revenir sur ses pas - vers nos consommations, nos modes de vie, n'est-ce pas aussi aller plus haut dans un autre sens : prendre de la hauteur, être capables de prendre de la distance avec nos comportements, nos habitudes, nos conforts, nos consommations ?
Comme pour le peuple d'Israël qui a rencontré Dieu en remontant du Désert vers le Jourdain, cette remontée vers nos comportements, n'est-elle pas aussi un pèlerinage dans lequel nous rencontrons Dieu ?
Dans son dialogue avec la Samaritaine, Jésus prend l’image de l’eau pour dire que le matériel laisse toujours sur sa fin, qu’il propose une autre eau, plus spirituelle, qui étanche réellement la soif de la vie. En ce sens, tenter d'avoir des comportements plus élevés, moins prisonniers de ce que nous sommes, moins dans l'appropriation de l'autre et de la nature, n'est-ce pas aussi se rapprocher de Dieu ? C'est aller vers le pays du Jourdain, un pays de lait et de miel, un mode de vie plus doux, plus doux avec la nature et les autres humains. C'est aller vers le chemin que nous propose le Seigneur, c'est le rejoindre, en prenant plus de temps pour dialoguer avec lui.
Et plus ! le rencontrer dans nos relations avec la nature, les autres humains, ces autres qui nous rapprochent de ce Tout Autre qu'est Dieu.
Humains et nature dans lesquels nous pouvons voir des marques de la beauté et la gloire de Dieu.
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