Enfant : en avoir ou pas ?
Confrontation de deux points de vue autour du désir d'enfant. Donner vie à une nouvelle existence dans le monde d'aujourd'hui pose question.
Contre ?
Par Bertrand Perez
Je suis en couple depuis 7 ans. J’ai 31 ans. La question du désir d’enfant, c’est une question un peu éternelle. Avec ma compagne, on s’est rencontré à vingt-quatre ans. On était jeune. On avait plutôt envie de ne pas avoir d’enfant ; ni elle, ni moi. On est tous les deux plutôt de gauche. Et on travaille tous les deux dans l’environnement. On se demandait quel est le sens d’avoir un enfant dans le monde d’aujourd’hui.
Refus définitif ?
Passé un certain âge, à l’approche des 27/28 ans, il se trouve que ma partenaire a commencé à me demander si mon refus d’avoir un enfant était un refus définitif. Question que j’ai prise très sérieusement puisqu'elle me demandait un engagement et non la simple reconnaissance d'une éventualité. J’y ai beaucoup réfléchi. J’ai fini par me dire que je souhaitais en avoir. La question qui s’est posée tout de suite après, ça a été de savoir quand était le bon moment, étant donné que le climat social se détériore d’année en année. On navigue un peu à vue sur ce sujet. Et j’ai le sentiment qu’autour de moi, chez beaucoup d’hommes, c’est souvent ça.
On est la première génération d’enfants qui a grandi dans un cadre économique mondial morose. La première chose que j’ai vu à la télé, c’est l’éclatement de la bulle d’internet. La crise de 2009, les attentats, la montée de l’extrême droite. C’est austérité sur austérité. Il y a assez peu d’éclaircies dans le paysage médiatique mondial. Et ce n’est pas propice au fait de se dire qu’on sera capable de laisser un monde qui est décent à des enfants. Il n’y a plus d’idéologie, d’objectif commun, d’utilité améliorée pour tous. Aujourd’hui, il existe un doute sur le fait que demain sera un jour meilleur
Biberonné à la noirceur
J’ai le sentiment, parce que j’ai été biberonné à la noirceur médiatique, que les choses ne feront que se détériorer à partir d’aujourd’hui. Je trouve ça assez paralysant. On se dit : « Je fais un enfant pour moi, pour mon plaisir. Je le fais un peu par égocentrisme parce que si je réfléchissais deux minutes au monde que j’allais laisser à cet enfant, je n’enfanterais pas pour le préserver de cette expérience. » L’autre facteur, c’est un facteur économique. Aujourd’hui, le patrimoine net des seniors n'a jamais été aussi élevé. Les Français de plus de 60 ans – qui ne représentent qu'un quart de la population – détiennent 60 % du patrimoine total français, le reste étant à se partager entre les actifs, pourtant trois fois plus nombreux. J’ai la chance de travailler dans un secteur plutôt rémunérateur. Je ne suis pas à plaindre. Je vois autour de moi qu’il y a beaucoup de jeunes adultes qui vivent avec un salaire qui leur permet, pour les deux tiers, de payer leur loyer pour des appartements minuscules dans les grandes villes. Ça ne laisse pas grand-chose pour se dire que derrière on est capable d’avoir un enfant.
Tout cela, ce sont des projections que des jeunes actifs peuvent difficilement faire parce qu’ils n’ont pas accès aux ressources suffisantes pour envisager l’avenir.
Pour ?
Par Leila Touati
Je viens d’une famille modeste. Je suis d’origine algérienne. Il s’avère que j’étais très douée en mathématiques. Alors que moi je voulais devenir coiffeuse. Les profs n’arrêtaient pas de me dire qu’il fallait que je poursuive des études. Finalement, j’ai fait une école d’ingénieur. Et je me retrouve à faire carrière dans le monde du digital à Paris, dans des grosses sociétés du CAC 40. Le monde du travail m’a pris beaucoup d’énergie. J’ai le sentiment d’avoir passé toute ma trentaine, ma quarantaine à m’adapter et à essayer de trouver ma voie, mon équilibre. Et j’ai mis de côté mon désir d’enfant. J’avais ce désir depuis ma vingtaine. J’ai toujours aimé les enfants. J’étais animatrice en centre de vacances. Je pensais que je trouverais un mec et que ça viendrait naturellement. Quand la fin de la quarantaine est arrivée, j’ai compris que si je ne mettais pas un petit peu plus de volonté de ma part, il faudrait que je fasse le deuil de la maternité. Ça me rendait très triste. Je me suis dit qu’il fallait que je me donne les moyens, avec un petit coup de pouce de la science. J’entends souvent l’argument : « Pourquoi faire un enfant aujourd’hui alors que le monde est pourri ? ». Je ne vois pas pourquoi le monde serait plus pourri aujourd’hui qu’avant. Depuis les années 80, on a la capacité de s’autodétruire. Il y avait ce fantasme qu’on allait tous sauter avec la bombe nucléaire. Finalement, aujourd’hui, cela n’angoisse plus les gens. On s’est habitué.
Le réchauffement climatique
Le réchauffement climatique, c’est une réalité. Mais avant, il y avait d’autres fléaux qu’on a combattus : la peste, les famines… L’écologie, c’est un fléau des temps modernes, mais qui vaut sans doute ceux du passé. Je ne le vois pas comme quelque chose de pire. Pour moi, avoir un enfant, c’est une question intime avant tout. Qu’est-ce que c’est, de passer de femme à mère ? Qu’est-ce que c’est, que traverser ma condition humaine en ayant mis au monde quelqu’un et d’avoir transmis un peu de ma personnalité et de mes valeurs ? Je vais transmettre à ma fille mon appartement à Montreuil. Je vais transmettre mon nom. Et je vais avoir quelqu’un qui me tiendra la main, peut-être, sur mon lit de mort. Ce sont des questions très intimes. Je ne vois pas pourquoi les gens s’empêcheraient d’avoir un bonheur familial au nom d’une cause qui est politique et extérieure.
Le facteur économique est une problématique très contemporaine. Un bébé, ça ne coûte pas cher. Tu peux nourrir ton bébé au sein pendant trois ans. Ce qui va coûter un peu cher, ce sont les couches. Les soins, en France, sont bien remboursés. Quand j’étais à la maternité de Montreuil, je croisais des femmes des cités défavorisées. Une mère me racontait toutes les galères de santé qu’elle avait eues avec ses trois premières grossesses. Et elle en voulait pourtant un quatrième. À mon avis, c’est parce que, dans beaucoup de cultures, un enfant, c’est un trésor. C’est ce qui remplit la maison. C’est ce qui fait qu’il y a de la vie. C’est ce qui te fait redécouvrir le monde.
Un renouveau extraordinaire
Moi, j’ai cinquante ans. J’ai clubbé à New York, à Tokyo, à Dakar. Je suis une grosse fêtarde. Maintenant, grâce à ma fille, je vais reprendre la vie depuis le début. Je vais redécouvrir avec elle les couleurs, les arbres, les feuilles, les oiseaux. Et ça, c’est génial. C’est un renouveau extraordinaire. Je regrette de ne pas l’avoir fait plus tôt. J’étais trop jeune, j’étais très prise par toutes ces peurs : est-ce que j’ai assez d’argent ? Est-ce que je serai une bonne mère ? Aujourd’hui, je me rends compte que c’est plus simple qu’il n’y paraît.
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