Recension : La
traite des êtres humains, réalités de l'esclavage contemporain
Georgina Vaz Cabral ( La
Découverte )
Un
sujet difficile à cerner
De temps en temps, les medias évoquent telle domestique échappée de
la demeure d'un diplomate et qui a vécu des années d'esclavage. Ici
et là, on découvre des brigades de Polonais ou de Marocains
séquestrés sur leur lieu de travail .à 18 h par jour, sans liberté
de circuler, battus privés de leurs papiers, pour un salaire
dérisoire qu'ils ne percevront peut-être pas. Ou bien ce sont de
jeunes Ukrainiennes recrutées par une agence de mannequinat et qui
sur le chemin de la France sont violées, vendues, revendues,
prostituées, battues et torturées. Il y a ces bateaux échoués sur
les côtes espagnoles, ou des trafics d'organes, ou tout près de
nous ces petits Roumains voués à la prostitution depuis que les
horodateurs parisiens ne marchent plus à pièces…
L'esclavage contemporain, la traite, le trafic de migrants ont pris
une ampleur mondiale,
et concernent l'échelle locale, régionale, internationale. Le
sujet, qui relève de l'urgence est pourtant difficile à
appréhender.
La prise de conscience ne remonte qu'aux années 1990 et les
tentatives de définition n'aboutissent qu'en 2000, avec la
Convention de Palerme. Elle obtient la signature de 124 Etats sur
148. Le Protocole de Palerme sur le trafic des personnes n'est
accepté que par 80 Etats et n'entre en vigueur qu'en 2003. Les
Etats ne qualifient pas les faits de la même façon, confondant
souvent traite et prostitution, n'envisageant que l'aspect "
trouble à l'ordre public " sans percevoir le crime contre la
personne.
La traite est le transfert de populations en vue d'exploiter leur
force de travail (dont l'activité sexuelle). Le trafic de migrants
tire profit de la difficulté à immigrer légalement, et utilise des
moyens violents, dégradants et en violation des droits humains.
C'est très lucratif. Europol a chiffré qu'en 2004, ce sont 12
milliards d'euros que la traite a rapportés ( prises d'otages,
ventes d'organes, esclavage…)
Les origines de ces
trafics sont complexes
Dans la période récente, ce qui est le plus notable :
La chute du communisme en URSS se traduit par un dépeçage
économique, un démantèlement politique, une crise sociale immense.
En Europe de l'Est, 26 millions d'emplois ont été supprimés, dont
14 millions pour les femmes. En Russie, en 1992, 50 millions de
personnes descendent sous le seuil de pauvreté. Chute des retraites
et de la protection sociale, villages ruinés…
Les conflits en Yougoslavie, dans le Caucase ou en Afrique ont eu
et ont toujours des conséquences épouvantables, poussant des masses
de gens à migrer pour survivre.
Le développement de grands pays comme le Brésil, l'Inde, la Chine
etc, crée des inégalités tant à l'intérieur, qu'à l'extérieur avec
les pays qui ne décollent pas L'accès aux réseaux, la maîtrise du
savoir, le développement industriel…,tout cela entraîne des flux
migratoires et se trouve exploité. Les trafiquants avancent
l'argent du voyage ( qu'il faudra rembourser indéfiniment ),
procurent un emploi, (d'esclave)…15 à 30 % de migrants ont recours
à eux, 20 à 40 % des demandeurs d'asile aussi. Les femmes sont une
composante très importante ; elles fuient aussi une condition
servile et douloureuse que la tradition fait peser sur elles.
Certains pays, de par leur histoire récente sont carrément livrés
aux mafias diverses. Moldavie et Albanie sont les pays les plus
pauvres de l'Europe. 90% de la population vit avec moins de 1
dollar par jour. En Moldavie, l'économie souterraine occupe 60 à 70
% de l'économie nationale.
La prostitution,
l'industrie du porno, internet
Les maîtres de la traite n'ont pas de profil homogène: un individu,
une personne morale, des réseaux amateurs familiaux, mafieux.
Parfois même, dans les trafics d'enfants, des amis ou membres de la
famille.
Avec la mobilité des personnes, le développement des technologies
et de la communication, la traite à des fins sexuelles est
alarmante, infiltrant la prostitution traditionnelle avec des
pratiques d'esclavage.
Depuis 90, le marché du porno et pédo-porno procure des profits
élevés à moindre risque. Les gains sont réinvestis dans du trafic
de migrants, la contrebande, l'adoption illégale, la drogue, les
armes. La structure pyramidale traditionnelle des organisations
tend à être remplacée par des cellules actives interconnectées en
réseaux et alliances stratégiques. Internet, les nouvelles
technologies et une demande du public, ont fait exploser les
services sexuels en ligne. D'accès facile à bas prix , le porno
entre dans chaque foyer. Derrière ses prestations, se déploient
toutes les formes d'exploitation, de violence et d'esclavage.
Lutter contre ces
fléaux et ces crimes ?
Les difficultés
L'invisibilité des victimes, le plus souvent séquestrées, sans
papiers, ne parlant pas la langue et subissant des pressions
psychologiques, des chantages sur leurs familles. Elles perdent
leur autonomie ,la volonté de fuir parce que droguées, sous
alimentées.
Les trafiquants sont couverts par une corruption à tous niveaux
Il y a un frottement entre les activités légales (agences de
tourisme, night-club) et la traite, de nombreux relais camouflent
les activités criminelles.
Il y a un risque à publier et faire connaître l'ampleur de ces
fléaux parce que les infos peuvent alimenter des attitudes racistes
et xénophobes.
Le durcissement des législations des Etats, l'espace Shengen, ont
amené les trafiquants à de nouveaux stratagèmes qui durcissent
aussi la condition des victimes.
Les réponses
Le droit international a influencé les décideurs politiques et les
législations nationales. ONU, OIM, OSCE,OTAN…apportent soutien
technique, et financier, plans d'action, programmes d'assistance…
Les ONG, quant à elles sont très actives et poussent surtout pour
la reconnaissance des droits humains. Il y a souvent un décalage
et un retard des législations nationales sur la qualification de
crime contre l'humanité, l'examen du sort des victimes, la
reconnaissance d'un statut. La tendance est de privilégier la
répression sous l'angle de la lutte contre le crime organisé et
l'immigration clandestine.
Sur un plan général sont donc nécessaires : une évolution des
législations dans le sens d'une coopération internationale, d'une
juridiction extra territoriale, d'une répression et incrimination
spécifiques, d'un statut et d'une assistance pour les victimes,
d'une prévention, d'un développement dans les pays d'origine etc…
En France, Ac Sé est un réseau national qui met en lien des
structures d'accompagnement des prostituées, des exploités dans la
domesticité, sans distinction de genre, de nationalité, de
situation régulière ou non.
Il est coordonné par l'association ALC accessible à tout
institutionnel ou associatif en contact avec les personnes
concernées.